
De nombreux panneaux indicateurs des rues de Taïpei comportent une romanisation des noms chinois mais le système utilisé est incohérent et il arrive que l’orthographe utilisée pour une même rue varie d’une intersection à l’autre.

Une vue de la rue Luo Ssu Fu Lu, au sud de la ville, baptisée en l’honneur de Franklin D. Roosevelt.
Les noms des rues de Taïpei — comme à Londres, Paris et Berlin — fournissent des indications sur ce que les pères fondateurs de la cité valorisaient dans leur histoire, leur vie poli-tique et leur culture. Depuis le début du XVIIIe siècle, époque de la construction des premiers grands bâtiments à Manka, l’actuel district de Wanhua dans le sud-ouest de Taïpei, les noms de rues reflètent les priorités et les repères des habitants de la ville. La Vieille Rue, la Nouvelle Rue haute (et basse), la rue «Derrière le temple du dieu du Sol» et la rue «du Nouveau Magasin» donnent l’idée d’un développement précoce de Taïpei. Ces voies ont disparu depuis longtemps, à l’exception de la rue «du Nouveau Magasin», près du temple Longshan, qui a survécu sous un autre nom, la rue Hsiyuan (littéralement, la rue «du Parc de l’Ouest», située en fait à quelques pâtés de maisons de deux parcs, en direction de l’ouest).
Les changements de noms ont en général eu lieu progressivement, au fur et à mesure que les rues suivaient un nouveau tracé ou qu’elles cédaient la place à des maisons ou des commerces. Mais dans certains cas, les modifications se sont faites rapidement : durant les premières années de l’occupation japonaise à Taïwan au tournant du XXe siècle, par exemple, et après l’installation du gouvernement central de la République de Chine arrivé du continent chinois en 1949. De nouvelles rues ont été baptisées de temps à autre en fonction des points de repère les plus en vue. La rue Kungyuan (la rue «du Parc public»), par exemple, est située près du palais présidentiel, non loin du côté est du Nouveau Parc — récemment rebaptisé le Parc de la Paix du 28 février, en mémoire d’incidents tragiques qui ont opposé des militaires et des civils locaux en 1947 —. Près de là se trouve la rue Kuanchien, la rue «Devant le musée», dont l’extrémité sud se termine devant le Musée provincial de Taïwan.
Les avenues (chieh) et les rues (lu) de Taïpei sont en général différenciées par leur taille, les rues étant les artères les plus larges, bien que l’extension urbaine, l’agrandissements des voies et la construction du métro aient souvent atténué les différences. Les mots chieh et lu font partie des dénominations qui comprennent aussi, dans le cas des lu, une indication d'orientation. Par exemple : rue Nanjing Est.
Qu’ils désignent des rues ou des avenues, bon nombre de noms ont été choisis pour des raisons politiques. Ils donnent à Taïpei une cohérence organisationnelle particulière, dont le sens échappe souvent, y compris aux résidents de longue date. Par exemple, sur une avenue qui part du Grand Hôtel (en fait, un hôtel qui n’est plus si grand que cela depuis que sa toiture est en ruines, ayant brûlé voici deux ans) pour rejoindre la rue Chungshan Nord, les trois principales grandes voies est-ouest sont les rues Mintsu, Minchuan et Minsheng. Il s’agit des rues du Nationalisme, de la Démocratie et du Bien-être social — noms qui commémorent les Trois Principes du Peuple définis par Sun Yat-sen, le père fondateur de la République de Chine —. Tandis qu’ils traversent les intersections, les piétons politiquement corrects se voient rappeler la collection de six discours qui porte ce nom. Donnés en 1924, ils résument les théories sociales et politiques fondamentales de Sun Yat-sen. Les Trois Principes font toujours partie de l’enseignement obligatoire au lycée et sont en option à l’université.
Ce n’est pas une coïncidence si les rues Chungshan Nord et Sud, qui ont longtemps constitué la colonne vertébrale du réseau de rues de Taïpei, portent le nom de Sun Yat-sen, «Chungshan» étant l’un de ses prénoms.
Le défunt président Tchang Kaï-chek s’est vu dédier deux artères. L’une est la rue Chungcheng, qui traverse la rue Chungshan Nord, dans la banlieue nord de Shihlin. Cette voie passe devant sa résidence et ses jardins tentaculaires qui ont été ouverts récemment au public. Chungcheng est l’un des prénoms de l’ancien président. La seconde voie était la rue Chiehshou — récemment rebaptisée — une artère courte mais large, perpendiculaire à l’entrée principale du palais présidentiel. La référence ici était plus subtile. «Chieh» était le premier caractère d’un autre prénom du président défunt, Chieh-shih, tandis que «shou» signifie longévité. C’était donc la rue «Longue vie au président Tchang».
Même après sa disparition, le nom de la rue est demeuré comme un rappel de la longévité de Tchang Kaï-chek en tant que figure historique chinoise. Cette voie demeure le principal théâtre des défilés et autres événements publics, dont les manifestations. Depuis 1996 cependant, les citadins marchent sur le boulevard Kaitakelan, un nouveau nom faisant référence à l’une des anciennes tribus aborigènes de Taïwan qui vivait dans les plaines. Le changement de nom est intervenu peu de temps après que Taïpei s’est choisi, pour la première fois de son histoire, un maire d’opposition, M. Chen Shui-bian, dont la volonté de rebaptiser cette rue pour des raisons politiques n’a fait que perpétuer une longue tradition.
Le patriotisme qui s’affiche dans les noms de rues est particulièrement évident pour la rue Chienkuo, dont le nom signifie «construire le pays» et pour la rue Aikuo, «aimer le pays». Durant les premières années de grande tension qui ont suivi la prise du continent chinois par les communistes, ces expressions étaient utilisées à tout bout de champ pour encourager les habitants de Taïwan à surmonter leur retard économique et à attendre l’avènement du jour où le gouvernement central serait capable de retourner sur le continent et d’en chasser le régime communiste. Ces noms de rues demeurent valides, pourraient affirmer certains, le gouvernement désirant ardemment renforcer l’infrastructure de l’île grâce à un Plan de développement national de six ans, et le chef de l’Etat accordant une importance particulière au «renouveau spirituel». De plus, ces dénominations sont toujours d’actualité politiquement parlant : elles rappellent à chacun que la réunification de Taïwan avec le continent chinois demeure la ligne officielle.
Taïpei possède aussi deux rues commémorant de célèbres Américains. La rue Roosevelt (Luo Ssu Fu Lu en chinois), qui porte le nom de Franklin D. Roosevelt, demeure une grande artère qui va du sud de la ville jusqu’à la Banque centrale de Chine. En revanche, la plus longue portion de la route nationale MacArthur, entre Neihu, district de Taïpei, et la ville de Keelung sur la côte nord-est de l’île, s’est vu ôter sa raison d’être par l’autoroute Chungshan — Sun Yat-sen a finalement vaincu le général américain —.
L’éthique confucéenne chinoise traditionnelle est aussi représentée par une série de rues est-ouest. Les rues Chunghsiao Est et Ouest divisent la ville en une section nord et une section sud (comme le font les rues Chungshan Nord et Sud dans l’axe est-ouest). Mais il y a plus. Le choix de leur nom est particulièrement significatif.
Chung et hsiao représentent deux des plus importants concepts de l’histoire chinoise. Le premier caractère signifie «loyauté», terme qui, pendant des milliers d’années, a défini les attitudes et les actes moraux dont chacun était supposé faire preuve envers ses supérieurs, et tout particulièrement envers les dirigeants. En tant que tel, il s’agit d’un terme de portée intensément politique, qui définit la relation-clef d’obéissance hiérarchique entre gouvernants et gouvernés. Il contient aussi les notions de sincérité et de fidélité. En ces temps modernes, chung peut aussi revêtir le sens de «patriotique». La partie supérieure du caractère signifie le milieu ou le point central, tandis que la partie inférieure représente le cœur ou l’esprit. Mises ensemble, elles suggèrent la fermeté de l’esprit ou de l’intention, idée centrale de la loyauté, de la sincérité et du patriotisme.
Hsiao ou «piété filiale» demande moins d’explications, cette notion étant bien connue en tant que concept éthique fondamental de la culture chinoise. La piété filiale unit la famille et fournit le modèle selon lequel l’empereur est envisagé sous les traits d’un père universel. L’empereur lui-même, considéré comme le «fils du Ciel», exécutait chaque année des rites élaborés pour exprimer sa propre relation filiale avec les puissances naturelles. Il s’avère donc tout à fait approprié pour la rue Chunghsiao de se trouver au cœur de la ville.
Mais le tableau éthique ne s’arrête pas là. Non loin de l’hôtel Lai Lai Sheraton, vers l’est, l’extrémité sud de la rue Pateh rejoint la rue Chunghsiao Est. Les pa teh sont les «huit vertus» du confucianisme classique, l’école philosophique qui a dominé en Chine pendant deux mille ans. Ces huit vertus cardinales — chung, hsiao, jen, ai, hsin, yi, ho et ping — confèrent et imprègnent une substance normative à l’ensemble de la toile des relations éthiques chinoises qui lient famille, amis et dirigeants. Ces mots résonnent très familièrement aux oreilles des habitants de Taïpei car ils sont couplés pour former les noms de quatre grandes artères est-ouest — les rues Chunghsiao, Jenai, Hsinyi et Hoping — du centre ville, trois se trouvant au nord du Mémorial Tchang Kaï-chek et une au sud. Ces rues ajoutent une touche morale à la ville.
Au sud de la rue «de la Loyauté et de la Piété filiale» (Chunghsiao) se trouvent la rue «de la Bienveillance et de l’Amour» (Jenai), la rue «de l’Honnêteté et de la Droiture» (Hsinyi) et la rue «de l’Harmonie et de la Paix» (Hoping). Chacun de ces termes approximativement traduits véhicule de complexes connotations culturelles et historiques. Celles-ci apparaissent fréquemment dans les travaux littéraires, les textes philosophiques, les manuels d’esthétique et les aphorismes et dictons populaires qui sont légion. Ces vertues forment la base de l’éthique chinoise et leur présence dans les noms de certaines rues au cœur de Taïpei est une constante exhortation à se souvenir des notions traditionnelles d’éthique. Où habitez-vous ? La réponse «sur la rue de l’Honnêteté et de la Droiture» a tout de même une autre allure que celle qui consiste à évoquer une «rue des Erables» ou une «Dixième Avenue».
On notera avec intérêt que la mission d’«enseignement moral» qu’ont assumée les fondateurs de la ville quand ils ont baptisé les rues entrait également dans la droite ligne de l’idée chinoise traditionnelle selon laquelle le meilleur gouvernement, à l’image des anciens fils du Ciel, est celui qui se montre paternaliste envers le peuple, autrement dit, qui l’éduque de toutes les manières possibles. Mais, à Taïpei au moins, la signification éthique des noms de rues choisis par la mairie semble avoir eu peu d’effet sur les attitudes et les habitudes des automo-bilistes locaux.
Les noms de rues les plus com-plexes — et peut-être les plus nombreux — entrent dans une catégorie : la géographie. Etudiés dans leur ensemble, les noms des rues de Taïpei sont l’occasion d’une grande leçon dans cette discipline. De nombreuses artères sont baptisées d’après les villes et provinces du continent chinois, et même leur localisation dans la ville n’est pas due au hasard. La rue Hami, par exemple, se trouve dans la partie nord-ouest de Taïpei ; la ville de Hami est située dans la province du Xinjiang, dans le nord-ouest de la Chine.
Des villes célèbres telles que la capitale de l’époque républicaine, Nankin (Nanjing), l’ancienne capitale Chang’an et la capitale impériale Peiping (Pékin ou Beijing) désignent aussi des rues de Taïpei. Elles croisent la rue Chungshan Nord, à faible distance de la rue Chunghsiao Est, en direction du nord. Des villes de renom telles que Hangzhou et Guilin, et certaines un peu moins connues telles que Dunhua et Jinan, sont aussi représentées dans les rues de Taïpei. Il s’agit là d’une planification gouvernementale de longue portée. La population oubliera moins facilement le continent — et la réunification— si la géographie lui en est constamment rappelée.
Un important pourcentage des premiers immigrants de Taïwan sont arrivés de la province du Fujian, de l’autre côté du Détroit, et de nombreux noms de rues commémorent ce lien historique. Ils comprennent la ville de Fuzhou et trois grands districts du sud du Fujian, Quanzhou, Zhangzhou et Tongan. Ces rues se trouvent dans la partie ancienne de la ville, près du fleuve, où les premiers arrivants se sont établis.
Autrement dit, celui qui s’intéresse à l’histoire, à la langue ou à la culture chinoise ne perdra pas son temps en se concoctant un cours intensif d’apprentissage des noms de rues de Taïpei. Non seulement il lui sera plus facile de se déplacer dans la ville mais les aspects chinois lui en sembleront également beaucoup plus compréhensibles, même s'il y a des omissions.
Curieusement — mais peut-être est-ce révélateur —, aucune rue ne porte le nom des nombreuses personnalités littéraires et artistiques de la Chine, anciennes ou modernes. Pourquoi ? L’absence de rues nommées d’après des architectes contemporains est compréhensible, mais pourquoi n’y a-t-il pas de rue Chang Ta-chien ou Chi Pai-shi pour honorer ces grands maîtres de la peinture ? Pourquoi ne trouve-t-on pas de rue Mencius ou de rue Chu Hsi, pour rappeler aux citadins les philosophes confucéens et néo-confucéens les plus représentatifs ? Et qu’en est-il des arbres et fleurs splendides uniques à Taïwan ?
La chose non politique recevra peut-être finalement son dû au fur et à mesure que Taïpei continuera d’étendre son réseau de rues. En attendant, il y a encore beaucoup à apprendre d’un examen plus approfondi des noms inscrits sur ces poteaux indicateurs verts et blancs.
Richard R. Vuylsteke
(v.f. : V. Etrillard)
Photos de Chang Su-ching